24/06/2015

* A NOS CLOCHES (Ligny) écrit par mon grand-père en 1918

 les cloches du village (ligny)

 

L’oppresseur étendant sur nous sa main cruelle

Ajoute à nos douleurs une douleur nouvelle

Nos cloches vont sonner pour la dernière fois !

Avant le jeudi-saint, peut être cette année

Elles accompliront leur suprême envolée

Et jamais, jamais plus nous n’entendrons leurs voix.

C’est en vain que l’enfant cherchera leur sillage

Dans l’azur espérant les surprendre au passage.

Dans les flancs de la tour, l’abat-son grand ouvert

Offrira vainement asile aux fugitives …

Le vent seul troublera de ses notes plaintives

Le silence endeuillé du vieux clocher désert.

 

Ceux qui nous livreront aux ardeurs de la fonte

« Cloches » ! Voudraient marquer notre fin d’une honte

L’ennemi qui nous tient sous le joug effronté

Vous prend pour nous changer en boulets, en mitraille

Et se servir de vous sur les champs de bataille

Contre les défenseurs de notre liberté !

En son brutal cerveau, le barbare perfide

Ose rêver pour vous cette œuvre fratricide

Ceux qui depuis quatre ans, d’un invincible effort

Luttent pour nous, héros modestes et sublimes.

Ce sont eux qui vous désignent pour victimes

Et vous accomplirez contre eux l’œuvre de mort !

 

Non ! Vous refuserez de vous faire complices

Des maudits destructeurs de nos saints Edifices !

Non, vous ne serez pas l’instrument de Germain

Contre ceux dont vos chants ont fêté le baptême !

Que l’acte de tyran soit fatal à lui-même

Et s’il vous fait obus, éclatez dans sa main

Semez parmi ses rangs la mort et son cortège

De douleurs ! Ecrasez l’infâme sacrilège !

Nous ne pourrions de vous redouter aucun mal

C’est à notre salut que vous êtes vouées

A la Reine des Cieux vous fûtes consacrées

Son image s’incruste en vos flancs de métal.

 

A nos fils vous serez douces et bienfaisantes

Quand, ayant fait de vous des bombes explosantes

On voudra vous lancer sur nos braves enfants.

Que votre airain sacré dans l’air se pulvérise

Et se laisse emporter sur l’aile de la brise

Pour retomber sur eux en poussière d’encens.

Vous les rafraichirez ainsi que la rosée

Souffle léger des champs, haleine parfumée

Vous leur fredonnerez à l’oreille tout bas

Les airs du vieux clocher, monstre de leur village

Vous leur caresserez leur noble et fier visage

Comme un baiser de mère effleurant leur front las

L’écho de leur envoi, voix lointaine et secrète

En nos cœurs chantera dans l’Eglise muette.

 

Nos lâches oppresseurs ont craint d’entendre un jour

Notre bronze entonner l’Hosannah d’allégresse

Et vos accords joyeux clamer avec ivresse

Le retour de nos fils, la Liberté, l’amour !

Ils tremblent, car ce jour viendra, les temps sont proches

Où vous resurgirez de vos cendres, oh cloches

Où dans les profondeurs de notre vieux clocher

Ainsi que dans le nid quitté par l’hirondelle

Naissent les oiselets dès la saison nouvelle

D’autres joyeux chanteurs d’airain viendront nicher.

 

Partez, puisqu’il le faut, partez cloches aimées !

A jamais dans nos cœurs vous restez vénérées

Au moment de quitter votre abri de cent ans

Que les frémissements de votre voix sonore

Sur nos prés et nos bois fassent vibrer encore

En émouvant adieu, vos doux et graves chants.

 

Par les nobles accents d’une hymne radieuse

Annoncez la splendeur de l’aube glorieuse

Clocher, en nous quittant, ne sonnez point le glas ;

Dites-nous la beauté de l’aurore entrevue

Oh cloches de demain, chantez la bienvenue

D’immortelles pour vous - pour elle de lilas

Pour l’adieu, pour l’accueil, nous tressons des couronnes

Nous voulons vous parer ainsi que des Madones.

 

Mais si nous sanglotons au son de votre voix

Couvrez de vos accords notre cri de souffrance !

Que votre dernier chant soit un chant d’espérance

 

Cloches ! Sonnez gaiement pour la dernière fois !

 

 

Ecrit par mon grand-père Anatole STENIERE

             Ligny, le 28 février 1918 (34 ans)

 

 

les cloches du village (ligny)

 

 

21:58 Écrit par josiane70 dans Littérature/Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : a nos cloches (ligny) |  Facebook |